Jean-Toussaint DESANTI

Extrait

Ange Casta :   Quelle place la Corse a tenu dans votre vie et dans votre pensée ?
Jean-Toussaint Desanti : C'est le lieu où je suis né, où mon père, mon grand-père, mon arrière-grand-père et ceux qui les ont précédés sont nés. C'est le lieu dans lequel je me sens né. Où j'ai pris racine. Ma profession, ma vocation, c'est d'être philosophe, c'est arrivé assez tôt - vers l'âge de 19 ans - et c'est arrivé en Corse. Simplement parce que c'est là que j'ai commencé à lire des philosophes. Dans quelle mesure le fait de me sentir de cette origine m'a-t-il porté vers une certaine forme de philosophie ... ? Je peux parler de l'insularité, l'insularité qui est l'unité d'un enfermement et d'une ouverture. La mer nous enveloppe et elle est aussi le chemin. Or un chemin qui ouvre et ferme, ça pose problème. D'une part, il faut prendre pied et donc s'y trouver. Et d'autre part, il faut y prendre essor, et s'en aller. A la fois s'en aller et rester. C'est tout le problème de la philosophie qui consiste à prendre en charge l'environnement du monde dans lequel on est, avec ses voisinages, avec ses rapports qui se construisent toujours et qui donnent sens à ce voisinage, qui permettent de le penser, de lui donner un corps. Et d'autre part il faut l'élargir, essayer de comprendre le rapport à un autre monde que ce voisinage qui ne cesse jamais d'être là. Et plus vous vous en irez, plus le voisinage viendra avec vous. Vous êtes obligé, à ce moment-là, de penser ce rapport. L'insularité vous donne à penser.[...]
AC : L'insularité, on peut la vivre ailleurs que dans une île ?
JTD : La peau qui nous enveloppe, c'est notre île, notre insularité. Nous ne pouvons pas en sortir, elle nous accompagne partout. Nous sommes tous insulaires au sens propre. Nous sommes obligés de montrer nos sentiments sur notre peau et de lire, sur la peau des autres, leurs sentiments. Nous sommes toujours dans ce rapport à la fois d'exclusion et d'intériorité. L'intérieur et l'extérieur se tiennent. La notion de frontière doit être pensée entièrement, elle n'est pas une ligne de séparation, mais une relation mobile.[...]
AC : Qu'est-ce qui a construit cet attachement très fort que vous avez à ce pays qui est le vôtre, la Corse, à ces racines, à cette identité ?
JTD : C'est la terre, l'air, la mer. Les gens que j'ai connus. La lumière. Et quelque chose qui concerne la philosophie : la précision des formes. Les formes, chez nous, sauf au grand soleil, sont précises. Chaque fois que j'y pense, j'entends un verset fameux d'Homère qui parle des bergers : c'est la nuit, la lune se lève, les hauts promontoires se dessinent, les collines et aussi les golfes se dessinent et, dit Homère, « le coeur du berger se remplit de joie ». Simplement parce que les choses se dessinent. Or, quand les choses se dessinent, cela veut dire aussi qu'elles se dévoilent, dans cette lumière. C'est cela qui est décisif du point de vue du désir de philosophie. C'est le désir de la forme qui échappe à la brume.


Jean-Toussaint Desanti est né en 1914.
Il faisait un peu figure de patriarche de la philosophie française. Spécialiste de philosophie des mathématiques, il a publié en 1992 un livre d'entretiens (Réflexions sur le temps, variations philosophiques I, avec Dominique-Antoine Grisoni, éd.Grasset) sur la notion de temps...

Nous tenions à lui rendre hommage autour de cette "une" à caractère philosophique et avant d'entrer dans une nouvelle année...


Bibliographie

- Introduction à l’histoire de la philosophie, Paris, 1956 (éditeur indéterminé; source BNF).
- Phénoménologie et praxis, Paris, Éditions sociales, 1963.
- Les Idéalités mathématiques, recherches épistémologiques sur le développement de la théorie des fonctions de variables réelles, Paris, Éditions du Seuil, 1968. In-16 (20 cm), VIII-320 p. Coll.: L’Ordre philosophique.
- Recherches épistémologiques sur le développement de la théorie des fonctions de variables réelles, essai sur le statut des idéalités mathématiques, Paris, Éditions du Seuil, 1968. Thèse. Lettres. Paris. 1968.
- La Philosophie silencieuse ou Critique des philosophies de la science, Paris, Éditions du Seuil, 1975. Collection: L’Ordre philosophique. Note(s): Recueil de textes extraits pour la plupart de diverses revues et publications, 1965-1974. - Bibliogr., 4 p. ISBN 2-02-002750-X
- Introduction à la phénoménologie, Paris, Gallimard, 1976. Collection Idées. Précédemment paru sous le titre: "Phénoménologie et praxis". - Texte revu et augmenté d’un exposé présenté à un séminaire de la 1e Semaine de la pensée marxiste. ISBN 2-07-035339-7.
- Un Destin philosophique, Paris, Grasset, 1982. Coll: Figures, ISSN 0335-6809. Contient le texte de deux lettres de Maurice Clavel à l’auteur.
- Un Destin philosophique ou Les Pièges de la croyance, Paris, Librairie générale française, 1984. Collection: Le Livre de poche. Biblio essais, ISSN 0294-104-X. Bibliogr. des œuvres de J.-T. Desanti, 1 p.
- Réflexions sur le temps, Conversations avec Dominique-Antoine Grisoni, Titre d’ensemble: Variations philosophiques, 1. Paris, B. Grasset, 1992. ISSN 0335-6809. Publication: Paris: Librairie générale française, 1997. – Réédition dans la Collection: Biblio essais, Coll. principale: Le livre de poche, ISBN 2-253-94245-6.
- Introduction à la phénoménologie, Nouvelle éd. rev., Paris, Gallimard, 1994. Collection Folio. Essais. Précédemment paru sous le titre: "Phénoménologie et praxis". ISBN 2-07-032823-6.
- Philosophie, un rêve de flambeur, Conversations avec Dominique-Antoine Grisoni. Titre d’ensemble: Variations philosophiques, 2. Paris, Grasset, 1999. ISBN 2-246-59101-5.
En collaboration :
Desanti, Jean-Toussaint & Lainé, Pascal & Kriegel, Blandine, Le Philosophe et les pouvoirs: entretiens avec Pascal Lainé et Blandine Barret-Kriegel, Paris, Calmann-Lévy, 1976. Collection: L’Ordre des choses, ISSN 0336-2922.
Desanti Dominique, Desanti Jean-Toussaint, La liberté nous aime encore, Odile Jacob, 2001.
Préface, introduction ou postface :
Brunschvicg, Léon, Les Étapes de la philosophie mathématique, Paris, Alcan, 1912; A. Blanchard 1972. Bibliothèque de philosophie contemporaine. L’édition de 1972 est précédée d’une préface de Jean-Toussaint Desanti. Réédité en 1981, avec une préf. propre à l’éd. de 1981.
Cariou, Pierre, Les idéalités casuistiques: aux origines de la psychanalyse, Paris, Presses universitaires de France, 1992. Collection: Questions, ISSN 0732-0514. Préface de Jean Toussaint Desanti.
Cavaillès, Jean, Méthode axiomatique et formalisme: essai sur le problème du fondement des mathématiques; introduction de Jean-Toussaint Desanti; préface de Henri Cartan. Paris, Hermann, 1981. Bibliogr. p. 184-191. Index. Thèse: Lettres: Paris: 1936. Reproduction en fac-sim. de l’éd. de Paris, Hermann, 1935. Les préf. sont propres à l’éd. de 1981. ISBN 2-7056-5941-2.
Châtelet, François, Une histoire de la raison; entretiens avec Emile Noël, Paris, Ed. du Seuil, 1992. Collection: Points. Sciences. Préface de Jean-Toussaint Desanti.
Defrance Bernard, Le plaisir d'enseigner, Syros, 1997. Préface de Jean-Toussaint Desanti.
Desanti, Dominique, Ce que le siècle m’a dit, Paris, Plon, 1997. En appendice, texte d’un entretien de l’auteur avec Jean-Toussaint Desanti.
Fausto, Ruy, Marx, logique et politique: recherches pour une reconstitution du sens de la dialectique, Paris, Publisud, 1986. Avant-propos de Jean Toussaint Desanti.
Giudicelli, Sébastien, Journal de bord d’un thérapeute: études cliniques, Paris, Ed. du Seuil, 1996. Collection: Champ freudien. Préface de Jean-Toussaint Desanti.
Husserl, Edmund & Frege, Gottlob, Correspondance, trad. de l’allemand par Gérard Granel, Mauvezin, Trans-Europe-Repress, 1987, ISSN 0751-963X; postf. de Jean-Toussaint Desanti
Jaulin, Robert, L’univers des totalitarismes: essai d’ethnologie du non-être, Paris, L. Talmart, 1995. Préface de Jean-Toussaint Desanti. ISBN 2-903911-41-X.
Presse
L'article de R. Maggiori paru dans Libération (ou ici).
L'article de R.-P. Droit par dans le Monde (ou ici).
Textes
Jean-Toussaint Desanti : Un philosophe est un flambeur. Propos recueillis par François Ewald. In Magazine littéraire n° 339 Janvier 1996
Sur J.-T. Desanti : Georges Ravis-Giordani a réuni les textes du colloque qui s’est tenu à Bastia les 5, 6 et 7 juin 1997 en présence de Jean-Toussaint Desanti.


Par son enseignement à la Sorbonne et à Saint-Cloud comme par les travaux auxquels il a donné leur impulsion, Jean-Toussaint Desanti est l’une des personnalités les plus marquantes de l’université française. Cet ouvrage explore les principaux champs de son œuvre philosophique. Ce qui se dévoile comme habitable, c’est précisément le système ouvert de ces renvois. La variété des thèmes traités tient ainsi à ce qu’est proprement la pensée.
L’aspect énigmatique de la philosophie chez Desanti tient à l’association inédite du retour obstiné aux lieux les plus denses de la tradition et d’une grande vivacité pour mettre en abyme des questions et des textes. La notion de site interroge l’horizon de sens et les domaines de connexion qui permettent d’avancer des propositions recevables dans les divers champs conceptuels. Desanti vise la constitution d’une histoire de l’engendrement spécifique des systèmes de pensée.
Les auteurs ici réunis déploient eux-mêmes cette méthode à propos de champs familiers à Jean-Toussaint Desanti : phénoménologie, mathématiques, pensée grecque, en y ajoutant les accents particuliers de la Corse. Leurs contributions effectuent nombre de ces déplacements qui engagent la pensée sur des voies nouvelles, et nous renvoient des systèmes philosophiques aux mathématiques, à l’expérience de l’intersubjectivité et à la question de la transmission de l’impulsion pour la recherche. La discussion que ces textes ont suscitée lors du colloque de Bastia fut l’occasion pour Jean-Toussaint Desanti de donner quelques précieuses clés d’interprétation pour ses travaux.
Participants : S. AUROUX, M. CAISSON, T CASALONGA, M. CAVEING, J-T DESANTI, J-P DOLLE, R-P DROIT, S. GUIDICELLI, M. GODELIER, P GUENANCIA, P JACERME, J MERKER, A MICHEL, J-L PETIT, G RAVIS GIORDANI, A ROVERE, R SASSO, H SINACEUR, J-J SZCZECINIARZ.
ENS Editions 31, avenue Lombart BP81 92266 Fontenay-auxRoses cedex
tel 01 41 13 24 81/83 fax 01 4113 24 78 E-mail : editions@ens-fcl.fr

Le philosophe qui se méfiait des mots

Jean-Toussaint Desanti est mort à 88 ans. Il relevait d'une opération cardiaque.
Par Robert MAGGIORI Libération, lundi 21 janvier 2002
En 1968, il publie son maître-livre, «les Idéalités mathématiques», qui continue de servir de «table d'orientation» à la pensée logique et épistémologique. Il y a quelques jours (notre cahier «Livres» de jeudi dernier) paraissait aux Editions Odile Jacob La liberté nous aime encore, dans lequel, sollicités par Roger-Pol Droit, Dominique et Jean-Toussaint Desanti portaient un regard croisé sur leur vie commune, leur amour, leur trajectoire intellectuelle et politique. Jean-Toussaint Desanti, 88 ans, relevait d'une opération cardiaque: il est mort hier. C'était l'un des plus grands philosophes et épistémologues français. Desanti a enseigné à l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm où il a eu comme auditeurs Louis Althusser et Michel Foucault et à celle de Saint-Cloud, puis à la Sorbonne, où il a préparé à l'agrégation de philosophie des générations d'étudiants. Il a relativement peu écrit et ne s'expliquait que s'il était sommé de le faire (1), voyant dans l'«économie des paroles inutiles» une des principales vertus des hommes. N'ayant jamais quitté sa Corse natale avant 18 ans il est né le 8 octobre 1914 , Desanti, qui avait l'habitude de se promener armé, ne connaissait rien d'autre en arrivant à Paris que le grec, le latin, les mathématiques et quelques pages de Bergson.
Exigence. Avec son ami François Cuzin fusillé par les «fascistes français» en 1944 , il pénètre prudemment dans cette «cathédrale» qu'est l'Ethique de Spinoza. Au contact de «cette pensée autre qui vivait dans un texte», il se sent «mis en attente», placé «au seuil des mots», capables de réduire la tension de «l'effondrement de toute signification reçue». Il se sent happé par l'exigence de «devenir philosophe». Grâce à Jean Cavaillès, fondateur du réseau Libération Sud, exécuté par les Allemands en 1943, et à Maurice Merleau-Ponty, il apprend, sans qu'elles contredisent son spinozisme, les deux langues «natives» de sa philosophie: l'épistémologie des mathématiques et la phénoménologie. La troisième, le marxisme, il l'apprendra sur le terrain du militantisme.
Le saut du «parti pris éthique» à l'«engagement politique», Desanti l'effectue un matin de juillet 1942, lorsqu'il aperçoit ces enfants juifs assis sur leurs valises devant le commissariat du Panthéon. Ce sont d'abord des tracts, des publications en samizdats, comme Socialisme et liberté, auquel collabore aussi Sartre. Bientôt, avec sa femme, Dominique, l'entrée dans la résistance active et l'adhésion, en 1943, au Parti communiste clandestin. Du parti, après la guerre, Jean-Toussaint Desanti sera une des figures intellectuelles influentes: par «centralisme démocratique», il en défend jusqu'en 1956 toutes les positions, y compris staliniennes, et ira jusqu'à défendre la séparation entre le bon grain de la «science prolétarienne» et l'ivraie de la «science bourgeoise».
Aveuglement. Après le grand ripensamiento et la reconnaissance de l'aveuglement politique, Desanti retrouve le silence et se remet à la philosophie des sciences. En 1968, il publie son maître livre, les Idéalités mathématiques, qui, pic escarpé où se retrouvent les marques de Bachelard et de Cavaillès, continue d'être exploré et de servir de « table d'orientation » à la pensée logique et épistémologique.
«Touky»,comme tout le monde l'appelait, avait quelque chose d'un chat, qui feint de dormir et profite du rai de soleil qui réchauffe. Mais il ressemblait aussi à Socrate, l'accoucheur des esprits. Un Socrate «en négatif»: le Grec était hirsute, peu amène, satyre au-dehors et dedans bonté. Le Corse était malicieux et jovial, tout en rondeur et faconde au-dehors, et, dedans, rigueur et exigence, puissance analytique forçant la pensée à aller au bout d'elle-même pour ne pas succomber sous le faix du «sens déjà médité».
(1) Un destin philosophique (Grasset, 1982) répond à deux lettres de Maurice Clavel; le Philosophe et les pouvoirs (Calmann-Lévy, 1976) vient d'entretiens avec Blandine Barret-Kriegel et Pascal Lainé; Réflexions sur le temps (Grasset, 1992) et Philosophie: un rêve de flambeur (Grasset, 1999) sont des conversations avec Dominique-Antoine Grisoni.